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Pantin-Bombay Pondichery-Paris
Paris-Saïgon Ahmedabad-Roissy
  Troisième territoire. Diptyques.

Frédéric Delangle Troisième territoire

Depuis une trentaine d’années, la photographie dite plasticienne n’est plus l’objet de critiques virulentes. Elle s’expose seule, dans des formats souvent monumentaux, à la manière d’un tableau. Et cette image photographique, sous l’influence de Bernd et Hilla Becher, figures majeures de la photographie européenne, s’est éloignée de sa fonction la plus immédiate et communément admise de documenter le réel. Leur esthétique frontale, au réalisme clinique, offre une nouvelle compréhension du réel. D’une part, le réel est en fait une réalité distanciée, saisie avec recul, comme soustraite au temps, à l’opposé du mythe de l’instant décisif des reporter-photographes ; d’autre part, le dispositif photographique qui a recours à la chambre est complexe et est beaucoup moins maniable qu’un appareil de type Leica qui saisit le réel à la volée. C’est dans cette veine d’images claires dénuées de toute manipulation que les photographies de Frédéric Delangle s’inscrivent. La pose, élevée au rang de règle, a détrôné la fugacité.

Héritier indirect de l’Ecole de Düsseldorf, Frédéric Delangle photographie de face et sans détours, mais s’éloigne de la pratique de ses Pères par son souci constant de ne pas isoler l’objet architectural. Sa photographie donne à voir un paysage urbain complexe. Elle n’hésite pas à confronter le bâti et le non-bâti, ce qui est en cours de réalisation et ce qui est achevé. Dès lors, tel monument, tel pont ou encore telle habitation n’est pas saisi de manière concertée pour ses qualités sculpturales, mais pour être mis en perspective dans un environnement. Et ce souci de ne pas fragmenter la ville en entités distinctes est redoublé dans cette série de diptyques.

Ils sont le résultat de quinze ans de travail à parcourir le monde. Et si une préférence est donnée à l’Asie ou à l’Afrique, elle n’en est pas la règle. C’est surtout la volonté de mettre en équation le paysage urbain d’un pays en voie de développement et celui de la France ou de la Suisse – Bâle plus spécifiquement – qui a présidé à la sélection des panneaux. Ainsi, aux modestes jardins ouvriers de banlieue française répond un bidonville d’Ahmedabad en Inde, à une coupe verticale dans Bâle, un pipe-line asiatique, à une décharge en plein air, un terrain bitumé en lisière de ville, aux Champs Elysées de Bombay,une rue pavillonnaire en Suisse.

De plus, les photographies de Frédéric Delangle ne sont pas des comparaisons simplistes entre pays du Sud et pays du Nord. Le rythme binaire inévitable des diptyques ne rejoue pas la bipolarisation du monde. Aucun discours social, politique ou économique n’affleure. Les photographies de Frédéric Delangle mettent en équivalence deux volets d’une même réalité et les manichéismes de type richesse – pauvreté, propreté – crasse, sont outrepassés. Il n’est pas ici question de témoigner du fossé endémique qui creuse le monde, mais d’articuler des images qui, contre toute attente, entrent en résonance.

En effet, avant de rapprocher ses photographies, Frédéric Delangle était loin de s’imaginer que ses paysages urbains se répondraient visuellement. Ce qui en définitive paraît assez proche ne l’était pas au moment de la prise de vue. Il a, par exemple, bien plus la sensation du dépaysement que de la proximité lorsqu’il est à Yaoundé. Mais, lorsqu’il confronte ses images, les formes, les lignes, les rythmes jouent la même partition ici et là-bas. Les deux volets du diptyque deviennent interdépendants, inextricablement liés à tel point qu’on oublie qu’ils ne sont, au départ, qu’un jeu de rapprochements. Cadence et alternance sont les maîtres de mot de ces photographies conjuguées qui sont comme le phrasé d’une même idée qui cherche à se saisir inlassablement. Et si ce rapport poétique au monde n’avait d’autre nom que l’humanisme ?

À l’heure des inquiétudes économiques, écologiques, politiques, certaines attitudes ne tombent pas dans le repli, culturel ou communautaire, et osent affronter les disparités qui ne s’avèrent pas si éloignées, finalement. Frédéric Delangle procède de celles-là, il interroge la circulation des hommes et des biens ; peut-être fait-il partie de cette nouvelle République Européenne des Lettres qui depuis toujours a fait le choix de comprendre le monde, au sens fort de prendre avec soi sans se donner le loisir de choisir, mais d’articuler.

Elise Legris-Heinrich